Family portrait
Chapitres : 1
Appartement de Logan – Seattle
09:00 AM
Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir, des pas légers et vifs qui se dirigeaient vers la living-room, là où ronronnait un ordinateur toujours en marche. Le visiteur pénétra dans l'antre du Veilleur mais à sa surprise, pas une once de vie ne semblait exister. Où pouvait-il bien être ? D'habitude il était penché devant son écran, prenant des notes sur un calepin tout en tapotant avec précision sur le clavier sans fil.
«Toc, toc, toc ! » résonna la voix de la jeune femme.
Silence.
«Logan ?!»
La transgénique déposa le paquet qu'elle tenait entre ses mains et fit le tour de la pièce, tendant l'oreille. Son regard se posa sur le porte manteau qui trônait juste à côté d'un fauteuil et distingua le blouson en cuir du jeune homme. Il n'était donc pas parti. Alors qu'elle allait pousser la porte de la salle de bain, elle entendit un léger bruit venant d'une pièce voisine. Reprenant son inspection, elle arriva finalement devant la porte de la chambre de Logan d'où émanait le son en question. Sans la moindre arrière pensée, elle tourna la poignée et entra pour découvrir une forme allongée dans le lit au centre de la pièce, plongé dans la pénombre. N'ayant aucun problème de vision dans l'obscurité, Max reconnu immédiatement le Veilleur qui semblait dormir profondément et s'arrêta au niveau de l'embrasure, ne sachant pas si elle devait le réveiller ou non.
C'était la première fois qu'elle le voyait comme cela, sans son masque de justicier luttant pour la veuve et l'orphelin et prenant des risques inconsidérés à chaque fois. Il paraissait serein dans son sommeil, comme si tous ses soucis de la vie quotidienne – son handicap notamment – avaient disparus comme par enchantement.
Elle s'approcha doucement du lit, évitant de se prendre les pieds dans l’exosquelette qu’il portait depuis bientôt deux mois, devina qu'il ne portait pas de tee-shirt sur lui à la vue de ses épaules dénudées de la couverture et resta immobile un instant. Des pensées pas très catholiques s'insinuèrent dans son esprit alors qu'un sourire se dessinait sur ses lèvres mais fut bien vite effacé lorsque le jeune homme bougea en émettant un léger grognement. Une poussée d'adrénaline submergea la transgénique, la poussant à quitter très rapidement la chambre et elle se retrouva en quelques secondes derrière la porte refermée hâtivement.
Réalisant sa réaction, Max se mit à rire. Elle avait réagit comme une gamine prise en flagrant délit. Du beau n'importe quoi, elle qui avait si souvent cambriolé des propriétés à la barbe et au nez des vigils.
Si jamais elle racontait ça à Cindy, sa meilleure amie la charrierait pendant des lustres. La jeune femme retourna au living-room, saisit le paquet qu’elle avait déposé, prit un morceau de papier et inscrivit une note à l'attention du Veilleur puis quitta silencieusement l'appartement, comme si elle n'y avait jamais pénétré.
***
Jam Pony – Seattle
10 :16 AM
- Comment ça j’ai la moitié de ma paie ? Vous vous foutez de moi Normal ?!
- Ma chère Max, je vous rappelle que les journées non travaillées ne sont pas rémunérées et vous avez manquez plus de la moitié du temps, rétorqua tranquillement le patron de Jam Pony.
- J’étais chez le docteur, répondit-elle évasivement.
- Ramenez-moi un certificat alors.
La transgénique ne répondit pas car elle ne pouvait pas avoir de justificatif. Elle avait manqué son boulot les jours où s’étaient déclanchées ses crises et était restée cloîtrée chez Logan en attendant qu’elles se passent. Maudit soit Manticore et ses chercheurs fous !
Max tourna le dos à Normal d’un air rageur et marcha en direction de son casier, là où Original Cindy l’attendait comme chaque pause de la matinée.
- Salut Cind’, fit-elle d’une voix maussade.
- Normal te cherche encore des poux ?
- Ce crétin ne m’a payé que la moitié de la paie pour toutes les fois où j’ai manqué. S’il n’y avait personne dans la boite, je lui aurait collé ma main depuis longtemps.
Max ouvrit brutalement son casier alors que Sketchy et Herbal arrivaient ensemble en vélo, ayant livrer les premiers colis de la journée. La jeune femme fouilla à l’intérieur et y ressortit le paquet qu’elle avait voulu apporter chez Logan et referma la petite porte en métal rouillé d’un geste rude.
- Je vais faire une course chez Logan, je serai rentrée dans une heure trente pour déjeuner avec toi.
Normal lui lança un colis depuis son comptoir qu’elle fourra dans son sac à dos puis elle enjamba son vélo et pédala jusqu’à la sortie.
***
Appartement de Logan – Seattle
10 :40 AM
« Toc, toc, toc ! »
« Je suis là » lui répondit une voix si familière.
Max pénétra dans le living-room et trouva le Veilleur assis devant son ordinateur, prenant des notes sur un calepin. Exactement comme elle avait cru le trouver plus tôt dans la matinée.
- Désolé pour ce matin, j’ai passé une longue journée hier.
- Y’a pas de problème, répondit Max tout souriante en lui tendant l’objet en question.
Elle posa une fesse sur le coin du bureau tout en attrapant un dossier qu’elle feuilleta machinalement, anxieuse, bien qu’elle ne sache pas pourquoi. Du coin de l’œil, elle observa le jeune homme ouvrir le colis et la pochette en plastique qui se trouvait à l’intérieur, repensa à son intrusion dans la chambre et l’image d’un Logan endormi, les cheveux en bataille lui revint à l’esprit.
Alors qu’elle s’imaginait comment serait sa vie si elle n’avait pas connu le Veilleur, la réalité la submergea et elle s’aperçut de l’air sombre qu’avait prit le visage de Logan.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Logan ne répondit pas, il était penché sur une photo qui représentait plusieurs personnes assises au milieu d’un parc. Une photo d’amateur.
- Logan ?! cria-t-elle en se rapprochant de lui. C’est quoi cette photo ?
Silence. La jeune femme perdit patience et arracha à moitié la photographie des mains du jeune homme. C’était vraisemblablement une famille, composée de deux adultes – un homme et une femme – et de deux enfants – une petite fille d’une dizaine d’année et un jeune garçon de deux ans son aîné – tous assis en tailleurs au milieu d’une plaine verdoyante à souhait.
Max examina attentivement les quatre membres de la famille, son regard s’arrêta sur celui du préadolescent. Elle semblait l’avoir déjà vu quelque part mais elle n’arrivait pas à se souvenir de qui cela pouvait être. Un visage sérieux et fin sous des cheveux d’or.
La transgénique manqua de se mordre la langue en réalisant que le jeune garçon sur la photo n’était que Logan vingt ans plus tôt. A cet instant, elle s’aperçut qu’elle ne connaissait pas cette partie de sa vie : ses parents, son enfance, son adolescence. Il ne lui avait jamais parlé de ses parents, de sa sœur. Elle avait juste rencontré son oncle lors du mariage de son cousin, le jour où elle du sauver la peau de Normal des griffes d’un trafiquant d’œuvre d’art.
- C’est toi sur cette photo, n’est-ce pas ?
Le Veilleur restait muet, comme si quelque chose le paralysait, comme si cette image avait ouvert de vieilles blessures.
- Parle-moi, s’il te plait, fit-elle en s’agenouillant près de lui en posant sa main sur l’avant-bras du jeune homme.
- C’était il y a très longtemps, lui rétorqua-t-il simplement.
- Qui te l’a envoyé ?
- Je ne sais pas et je ne veux pas savoir.
- Pourquoi ?
- Parce que j’ai tourné la page, dit-il en s’éloignant vers la grande baie vitrée.
- Tourner la page sur quoi ?!
Logan, comme à son habitude quand il n’était pas bien, contempla le paysage urbain à l’extérieur, ressassant des choses qu’il s’était juré de ne jamais dévoiler. Il ne voulait pas qu’elle le sache, même s’il était sûr qu’elle le comprendrait.
- Logan, murmura-t-elle doucement derrière lui. Je veux juste t’aider mais si tu ne veux pas me dire ce qui ne va pas, dis-le moi et je n’en parlerai plus.
- Mes parents et ma sœur sont morts il y a une vingtaine d’années, dans un attentat à la bombe en plein cœur de Saint Louis. Ils étaient au centre commercial, moi j’étais en cours.
- Je suis désolée, répondit-elle en s’agenouillant juste à côté de lui, ne mettant qu’une infime barrière entre eux deux. Il y a quelque chose de marquer derrière … on dirait du grec.
La transgénique lui tendit le dos de la photographie, là où on pouvait lire :

- J’avoue que je n’ai aucune notion de grec … commença Logan en se grattant le crâne.
- Si ça peut te consoler moi non plus, notre enseignement c’était plutôt la génétique, la biologie et la physique.
- Tu n’as pas appris une multitude de langues à Manticore ?
- Si, l’espagnol, le français, l’allemand et le russe. Ce sont des langues vivantes, pas des langues mortes comme le grec ou le latin.
- Je peux essayer de trouver un logiciel de traduction, c’est peut-être une citation ou quelque chose qui s’en rapproche.
- Il faut être complètement malade pour inscrire du grec derrière une photo, lança Max d’un air lugubre.
- L’auteur a voulu nous mettre au défi de trouver la solution à son énigme.
- C’est bien ce que je dis. Mais je ne vois pas le rapport avec ta famille.
Une ombre passa sur le visage du Veilleur, vraisemblablement il n’avait toujours pas tourné la page comme il le prétendait. C’était trop douloureux pour être oublié, pour être effacé à jamais de son esprit.
- Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis pas ce tordu ! lui lança-t-il violemment, sans le vouloir.
C’était juste qu’il avait besoin que sa souffrance sorte et Max était là. Il ne voulait pas la blesser, il détestait cela mais les mots sortaient tout seul.
- Je ne sais même pas comment ils sont morts réellement ! Comment voudrais-tu que je sache qui a écrit cette stupide énigme ?!
La jeune femme brune garda le silence, son visage se crispant à chaque parole du jeune homme. Cela ne servait à rien de lui répondre quand il se mettait dans un état pareil. Elle en avait eu l’expérience lorsqu’il avait eu des difficultés à accepter son handicap et maintenant il remettait cela. Mais au fond, est-ce qu’elle pouvait vraiment lui en vouloir ? Elle savait parfaitement ce qu’il pouvait ressentir, cette douleur impalpable qui leur serrait le cœur et l’esprit et provoquait un désir immuable de violence. En l’occurrence, il manifestait cette douleur par sa colère, par le ton blessant de sa voix.
Un silence pesant vient bientôt s’installer entre eux, Max fixant un point invisible devant elle – comme à chaque fois – et Logan baissant son regard sur la photographie entre ses mains. Dieu seul savait combien il avait mal.
- Désolé.
- C’est rien, lui dit-elle en lui souriant. Il faut que … je retourne travailler.
- Merci d’être venue.
Les deux jeunes gens se dévisagèrent plus longtemps que nécessaire, leur regard captivé par celui de l’autre. Deux aimants qui ne cessaient de s’écarter pour se rapprocher l’instant d’après, voilà ce qu’ils étaient. Ils se complétaient, s’attiraient physiquement et moralement mais étaient trop fiers – ou trop timides selon les points de vue – pour se l’avouer mutuellement.
Max s’inquiétait continuellement pour Logan – on aurait dit une mère plutôt qu’une amie intime – tandis que lui désirait lui faire oublier ses démons du passé à Manticore. Un sentiment réciproque qui n’existait au début de leur relation mais qui s’était développé au fil du temps, des disputes, des réconciliations, de leurs secrets mis à nus par l’autre. La transgénique venait d’un monde empli de misère et de violence alors que Logan, lui, provenait d’un univers d’opulence et d’arrogance. Deux êtres initialement séparés par deux mondes différents.
La jeune femme lui lança un dernier regard, lui indiquant implicitement qu’elle se souciait de lui, et passa la porte d’entrée, laissant le Veilleur dans la contemplation du portrait de sa famille.
***
Quelque part dans le secteur 3 – Seattle
12 :47 PM
Original Cindy joua avec le bout de viande d’une couleur plus que douteuse à l’aide de sa fourchette – en plastique – tout en écoutant sa meilleure amie se lamenter encore une fois sur le sort de son « petit ami ».
- Et tu sais quoi ?
- Non.
- Je me suis rendue compte qu’en fait je ne connaissais pas grand-chose sur lui. Je veux dire, peut-être qu’il a fait de la prison quand il était jeune ou quelque chose dans le genre.
- Mon chou, tu nages en plein rêve. Ton petit ami ne ferait pas de mal à une mouche, encore moins aller en prison.
- Logan n’est pas si faible que ça, pas du tout – et nous n’avons pas ce genre de relations.
- Bien sûr oui, répondit Cindy comme à chaque fois que Max prétendait ne rien ressentir pour le jeune homme. Tout ce que tu voudras.
- C’est l’heure de s’arracher. Normal va péter un câble s’il ne nous voit pas revenir pour 13 heures.
- De toute manière cette viande est immonde, Original Cindy irait bien dire deux mots au cuistot d’ailleurs.
- Tu lui botteras le cul plus tard Cindy.
Les deux amies payèrent le repas immangeable malgré la réticence d’Original Cindy puis enfourchèrent leur vélo et passèrent leur après-midi à livrer des paquets aux quatre coins de Seattle, sous un ciel plus que nuageux et qui n’annonçait rien de bon pour la soirée. Le climat typique de l’Etat de Washington : nuages et pluie, pluie et nuages. Et la ville de Seattle ne dérogeait pas à la règle, le temps pluvieux rendait l’atmosphère encore plus apocalyptique qu’à l’ordinaire.
***
Bar du Crash – Seattle
20 :25 PM
- Chaud devant ! cria une voix à travers la foule et la musique.
Le jeune homme slaloma tant bien que mal entre les groupes de gens qui s’agglutinaient au bar, manqua de renverser les quatre pichets de bière qu’il avait posé sur un petit plateau de couleur argentée et atterrit brutalement devant une table isolée où l’attendait deux femmes et un autre homme.
- Quatre pichets ? Tu as peur que le bar soit dans la dèche ou quoi ?
Sketchy regarda les cruches emplies d’alcool puis son regard se posa sur son amie et resta stupidement muet.
- Sketch’ ?
- Euh …
- Aller mon frère, ne fais pas cette tête, lança Herbal en riant. Je vais t’aider en vider ces merveilleux breuvages.
- Ah ouais ? s’enquit Max en lui jetant un regard noir.
Exaspérée, la transgénique se leva de son siège et partie s’asseoir près du bar, heureuse d’être enfin seule.
- C’est quoi son problème ? s’enquit Sketchy.
- Max est inquiète pour Logan.
- Le gars plein de fric qui sort pas de sa piaule ?
Original Cindy acquiesça d’un mouvement de tête, porta un des pichets à sa bouche et surveilla du coin de l’œil sa meilleure amie qui envoyait paître froidement un dragueur.
Max n’avait que Logan dans la tête et personne ne pouvait le lui enlever, pas même un bel homme cavaleur. Elle se détestait de se faire autant de mouron pour lui mais elle ne réussissait pas renier ses sentiments, c’était plus fort qu’elle.
La jeune femme était tellement sur les nerfs qu’elle aurait rêver mettre quelques beignes à ces types qui la draguaient ouvertement, histoire de se calmer un peu. Mais bien sûr, elle était en public et cela paraîtrait suspect qu’une fille d’une vingtaine d’années mette KO des gars deux fois plus lourds qu’elle. Très suspect et très dangereux même.
Max se leva, adressa un petit sourire à Cindy qui – elle le savait – l’observait depuis un moment et sortie du Crash, dans l’espoir de trouver le Veilleur.
***
Appartement de Logan – Seattle
21 :06 PM
« Salut, comment avancent tes recherches ? » « Salut, je passais dans le coin et j’ai fais un petit détour, histoire de voir où en étaient tes recherches » « Hey, salut ! »
Comment allait-elle pourvoir lui demander cela ? Elle ne voulait pas lui mettre le moral à zéro mais mourrait d’envie de savoir comment il allait et s’il avait du nouveau.
La transgénique soupira. C’était bien la première fois qu’elle était aussi nerveuse.
Pathétique. Elle était tout ce qu’il y avait de plus pathétique. Zach n’aurait pas aimé …
Max frappa – d’habitude elle entrait sans crier gare – et attendit devant le palier, cherchant la meilleure introduction quand la porte s’ouvrit. Le sourire qui s’était instinctivement installé sur les lèvres de la transgénique disparut en un clin d’œil.
- Vous désirez ?
- C’est l’appartement de Logan Cale ?
- En effet oui. Je peux vous aidez ?
La jeune femme resta déconcertée. Jamais elle n’aurait imaginé trouver ce genre de personne dans l’appartement de Logan, pas même dans ses pires cauchemars.
« Parce que quoi ? Tu espérais qu’il vive une vie de saint en attendant que tu te décides ? Chose ô combien improbable » déclara une voix dans sa tête.
- Hum, est-ce que Logan est ici ? s’entendit-elle demander d’une voix bizarre.
- Oui, je vais le chercher. Entrez, je vous en prie.
Max s’exécuta, jetant un regard noir au dos de la fille qui lui avait ouvert. Logan arriva dans le salon quelques secondes plus tard.
- Salut, fit-il en la gratifiant d’un superbe sourire.
Apparemment il n’avait pas conscience que la présence de cette greluche énervait Max au plus au point. Apparemment il n’était pas conscient de la jalousie de la jeune femme.
- Je te dérange peut-être ? sous-entendit-elle lourdement.
- Pas du tout non. Je m’apprêtais à préparer à dîner, tu veux rester ?
- Je ne crois pas non et je ferai mieux de m’en aller.
Max tourna les talons et se dirigea vers la sortie quand une main lui empoigna le bras, l’arrêtant dans sa marche.
- Qu’est ce qu’il y a Max ?
- Rien.
- Tu es venue et tu n’as rien à me dire ? Je ne suis pas sûr de comprendre.
- Tu ne comprends pas.
- Alors explique-moi, fit-il en se rapprochant un peu plus du visage de la jeune femme.
S’il continuait à se rapprocher de cette manière, elle ne tiendrait pas longtemps. Et Dieu seul savait combien elle voulait qu’il se rapproche.
- Pas maintenant, tu n’es pas seul.
- Tu voulais me parler de la photo, c’est ça ?
- En partie oui.
Seulement en partie ? Une petite parcelle de son esprit imagina qu’elle était venue lui avouer qu’elle ne le considérait plus vraiment comme un ami mais il n’y croyait pas. Il espérait depuis tellement longtemps qu’il avait fini par se résigner, mettant ses sentiments de côté. Elle lui avait bien fait comprendre que le baiser qu’ils avaient échangé n’avait été que le résultat d’une « trop grande émotion ». Et en plus il avait acquiescé, quel idiot.
Leurs regards ne se quittèrent plus, comme dans la matinée avant le départ de Max.
- Il faut que je m’en aille, murmura-t-elle sans bouger.
« Logan ?! » entendirent-ils tous les deux, les incitant à s’éloigner l’un de l’autre comme s’ils allaient commettre une faute. L’invitée aux cheveux blonds entra dans la pièce, deux coupes de champagne à la main. Manifestement, elle n’avait pas remarqué le trouble inscrit sur le visage des deux jeunes gens.
- Je me suis permise d’ouvrir le champagne. Mais peut-être que … enfin, vous restez dîner ?
- J’ai des amis à rejoindre. Je vous laisse.
La transgénique se retourna – trop – rapidement et arriva bientôt au niveau de l’entrée, Logan sur ses talons. Elle s’arrêta quelques instant dans l’embrasure pour lui sourire en guise d’au revoir et disparue dans le couloir sombre, sans éclairage, de l’immeuble. Le jeune homme referma la porte, s’appuya contre le battant de cette dernière en laissant échapper un soupir presque inaudible et demeura immobile plusieurs secondes quand sa convive avança vers lui, les deux coupes de champagne encore entre les mains.
- Tu as l’air bien pensif mon cher. Une petite coupe ? s’enquit-elle en lui tendant un des verres à pieds.
Il le saisit, y porta les lèvres et décida d’oublier durant une courte soirée le portrait de sa famille, son handicap qui lui sautait aux yeux lorsqu’il ne portait pas son exosquelette et Max. D’accord, il lui avait semblé qu’elle ne chérissait pas son hôte mais c’était elle qui avait renié leur baiser et par là, elle avait refusé toute relation plus qu’amicale. Ce n’était pas de sa faute, il n’avait pas à se sentir coupable de quoique ce soit. Mais il la désirait plus que tout et ce désir grandissait de plus en plus au fil du temps.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Qui ?
- La fille qui vient de sortir idiot ! dit-elle en riant.
- Max.
- Et tu la connais depuis longtemps ?
Logan leva les yeux vers la femme et scruta son regard. Génial, elle aussi paraissait jalouse.
- Bientôt un an.
- Oh, répondit-elle simplement comme si elle avait cru être la première sur la liste des candidates aspirant à la tendresse du jeune homme.
Ce dernier lui prit la coupe de champagne pour la posa avec la sienne sur la table basse qui trônait au milieu du salon, en face du fauteuil et du canapé, et l’entraîna dans la cuisine.
***
Appartement de Max – Seattle
7 :30 AM
- Je suis complètement stupide Cind’. Comment est-ce que j’ai pu croire qu’il allait rester célibataire toute sa vie ?
- Ce que vous pouvez être compliqués vous les hétéros, fit Original Cindy en roulant des yeux.
- Et puis tu aurais du voir son petit air bourg’ à cette blondasse !
Original Cindy manqua de pouffer à la vue de l’expression faciale de la transgénique. Une vraie furie, jalouse comme ce n’était pas permis.
- Logan doit aimer ce type de femmes.
- Merci Cindy, répondit Max en la fusillant du regard. Je te suis très reconnaissante d’accentuer encore plus mon désespoir.
- Et pourquoi tu ne ferais pas la même chose ?
- Hein ? Mais tu délires ou quoi ?! s’écria Max d’un air dégoûté. Je ne veux pas juste … sortir avec quelqu’un parce que Logan fréquente une potiche de service.
- Qu’est-ce que tu veux que je te dises d’autre mon chou ?
- J’en sais rien en fait, répondit Max en se laissant tomber sur son lit défait.
La transgénique garda les yeux rivés vers le plafond, se disant qu’il aurait quand même pu choisir quelqu’un d’autre. C’est vrai quoi, cette fille lui paraissait complètement superficielle et idiote. Et elle, Max, ne l’était pas, loin de là. C’était peut-être cela le problème, peut-être que Logan n’aimait que les filles avec une belle plastique mais rien dans le ciboulot.
« Je raconte vraiment n’importe quoi » marmonna-t-elle tout bas.
Sa jalousie lui faisait perdre la tête : Logan n’aimait pas ce genre de femmes et puis peut-être que la jeune femme blonde n’était ni idiote ni superficielle. Sûrement pas après réflexion.
La jeune femme se jeta presque sous une douche brûlante pour entamer la journée, enfila rapidement ses vêtements, avala un bol de café et enfourcha son vélo, bientôt suivie par Original Cindy. C’était samedi et elles faisaient des heures supplémentaires pour la matinée ; après elles étaient libres comme l’air, moment que choisit Logan pour appeler chez la transgénique pour lui faire part de ses découvertes.
- Mon ordinateur est encore en train de travailler sur la traduction, elle sera finie dans la soirée. Par ailleurs, j’avais demandé à Matt Sung d’envoyer au labo la photographie pour en déterminer la date de tirage.
- Elle a été prise il y a une vingtaine d’année, non ?
- Effectivement mais elle est de trop bonne qualité. Quelqu’un a du garder la pellicule et faire développer la photo que très récemment.
- Je suis chez toi dans dix minutes.
- Okay, je t’attends, répondit-il avant de raccrocher.
Max attrapa ses clefs de moto tout remarquant qu’elle passait chez lui de plus en plus ces derniers temps alors qu’il ne venait que très rarement dans sa tanière. D’un côté, elle squattait le dernier étage d’un immeuble à l’entretient douteux et ce n’était pas très accueillant, ni très romantique.
« Max, enlève-toi de la tête cette idée stupide de romance avec lui » marmonna-t-elle entre ses dents.
Dix minutes chrono plus tard elle frappait à sa porte, redoutant de voir la blondasse de la veille ; ses inquiétudes disparurent lorsqu’une tête masculine et blonde vint lui ouvrir. Le Veilleur portait un pull en V couleur océan – comme ses yeux dans lesquels elle se perdait très souvent – à même la peau, un jean bleu foncé de coupe classique et des chaussures noires de ville.
- Dix minutes plus tard … annonçât-elle lorsqu’il fut sur le pas de la porte.
- Te voilà, finit-il en la laissant entrer.
Max jeta un coup d’œil autour d’elle pour vérifier qu’il n’y avait pas d’autre présence féminine – rien avoir avec de la jalousie – et suivit Logan jusqu’à son antre. Celui-ci farfouilla dans ses papiers puis lui tendit une feuille blanche sur laquelle quelqu’un avait gribouillé rapidement quelque chose.
- Voici l’adresse du photographe qui a fait développer la photographie.
- Barley’s Photography, lut-elle à voix haute.
- C’est un professionnel, un très bon photographe. Un des meilleurs qu’on puisse trouver dans toute la ville.
- Moi qui me demandais comment j’allais pouvoir occuper mon après-midi !
- Je t’accompagne.
La transgénique posa son regard sur le visage de Logan et lui sourit en guise de réponse. Oh non il n’était pas faible. Il pouvait posséder un certain dynamisme, une détermination incroyable dans ses meilleures moments, ceux où il adorait jouer son rôle favori : celui du Veilleur. Mais ce n’était pas le cyber-justicier qui se tenait devant elle, la dévorait discrètement des yeux et la poussait vers la sortie de l’appartement. Logan n’avait pas revêtit son masque du Veilleur, lui seul pouvait éclaircir cette sombre histoire de famille.